Blog Forum Events

Le blog de Forum Events

Cultivez-vous !

Blog Single

Parce qu’il est facteur de ségrégation, votre capital culturel détermine votre réseau et votre carrière professionnelle, et devient un prérequis de réussite.

Après l’article très pertinent d’Oriane Wegner (« VOUS ÊTES MAGNIFIQUE… » La ségrégation sociale par la beauté), démontrant point par point à quel point le physique compte dans la réussite toute autant sociale que professionnelle, j’ai décidé de défendre une thèse peut-être moins évidente : celle de l’importance de la culture dans la réussite professionnelle.

La culture comme prérequis

La culture est devenue avant tout un prérequis. Etudiants dans une école de management bien cotée, vous savez très bien que la différence ne se fera pas par le diplôme. Certes, il y a les stages, les expériences professionnelles, les spécialités … Mais qu’est-ce qui vous différencie aujourd’hui d’un étudiant de Sciences Po spécialisé en économie ou en management ? La culture. Si les grands postes, dans l’administration publique tout comme dans le privé, sont trustés et acquis par les ScPo, Ena, et autres X, c’est parce que les jurys s’assurent d’avoir des professionnels au diplôme de qualité – ce qu’ils pourraient trouver dans toute bonne école de management – mais possédant aussi un certain capital culturel. L’idée n’est pas de brûler votre carte étudiant KEDGE, de traverser les rails du tram et de partir en fac de droit, rassurez-vous.

L’important est de savoir pourquoi un recruteur préfèrera un employé cultivé à un employé inculte. Cela compte évidement si vous souhaiter avoir des fonctions représentatives dans l’entreprise, dans la mesure où vous serez amenés à donner une image positive de l’entité que vous représenterez. Mais un recruteur préfèrera aussi un employé cultivé simplement par confort : vous vous êtes probablement déjà retrouvés dans une conversation où tous vos interlocuteurs, sauf vous, avaient vu le film dont il était question, non ? Que pensez-vous de cette situation de léger malaise ? Un employeur préfèrera travailler avec quelqu’un qui s’informe, qui pourra partager ou lui apprendre des choses, plutôt qu’avec un simple exécutant.

Certains hommes politiques prétendent qu’on peut très bien réussir sa vie professionnelle sans avoir lu La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette. Certes, cela ne sera probablement pas le drame de votre vie, mais rappelez-vous que l’auteur de cette phrase est souvent passé … pour un guignol. Car oui, que l’on soit pour ou contre, que cela se fasse volontairement ou non, la culture demeure un critère de ségrégation ou de reconnaissance. Il est compréhensible de vouloir partager certaines valeurs, une même culture de connivence. Et lorsque cette connivence entre deux personnes manque, cela pose problème. Prenons le cas du « scandale Modiano » : Fleur Pellerin, alors Ministre de la Culture et de la Communication, avait reconnu, tandis qu’elle venait de déjeuner avec le fraîchement désigné Prix Nobel de Littérature, n’avoir lu aucun de ses ouvrages. La question n’était pas de savoir si Modiano méritait d’être lu : ce qui a été reproché à Fleur Pellerin, c’est de ne pas posséder le capital culturel qu’on attendait d’elle, le capital culturel d’une énarque membre du gouvernement.

Il ne s’agit pas d’avoir lu l’intégrale d’A la recherche du temps perdu à la sortie du CP ou de vous mettre au golf pour faire plaisir à votre boss, mais de connaître les œuvres fondamentales et de s’intéresser à l’actualité. Cela va des Essais de Montaigne au dernier roman de Houellebecq, en passant par les résultats de Barça-Real de la semaine dernière. Oui, car la culture est ce qui vous rapproche des autres, et donc aussi de votre patron autour d’un café. Si votre réseau professionnel se construit par affinités, il se développe aussi par intérêts partagés.

« La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert » André Malraux, Hommage à la Grèce

Reste à saisir une chance de se cultiver, car comme l’explique bien André Malraux, nous sommes seuls dans notre ignorance, et acquérir cette culture de connivence que l’on nous demande, cela se fait souvent seul.

Cela se fait seul car aujourd’hui encore, le capital culturel dont chacun hérite conserve une influence sur le capital culturel qu’il ou elle transmettra. Cela ne semble a priori aucunement problématique, la méritocratie prônée par l’éducation nationale étant censée permettre aux plus méritants de grimper l’échelle sociale. Or, comme le démontre l’enquête de The Economist dans les grandes universités américaines (numéro du 24 janvier 2015), les sociétés font face à ce que l’on pourrait appeler une méritocratie héréditaire: parce que la qualité de l’éducation dépend de plus en plus du milieu social et du revenu des parents, la méritocratie acquiert un caractère héréditaire. Il est par exemple pertinent de noter que l’accès des femmes aux études supérieures à encouragé l’endogamie : entre 1960 et 2005, la part d’hommes diplômés à l’Université et mariés avec des femmes elles-aussi diplômées de l’Université est passé de 25% à 48%. Autre facteur, le budget des écoles, qui dépend des taxes locales : les parents peuvent voter pour leur augmentation, ce qu’ils font dans les milieux aisés, permettant à leur progéniture de bénéficier d’un meilleur encadrement éducatif. Finalement, en 2014, 16% des étudiants de dernière année à Harvard avaient au moins un parent dans les alumni de l’école. Il ne s’agit pas de dire s’il est bien ou mal d’avoir un parent à Harvard. Cependant, notons que statistiquement, peu sont ceux à avoir des parents issus d’HEC ou de ScPo, et à bénéficier du capital culturel largement supérieur au reste de la population que cela permet. Le phénomène de reproduction sociale, sinon d’endogamie, des élites est alors regrettable, non pas parce qu’il permet la transmission d’un patrimoine, mais parce qu’il exclue toute une partie de la population de ce même patrimoine.

C’est pourquoi, finalement, on peut dire que votre culture sera peu forgée dans le cadre scolaire, dans la mesure où votre environnement familial demeure le principal facteur. On pourrait alors attendre de l’Etat d’autres sollicitations. Il y a les musées, les Opéras, qui proposent des offres attractives pour les jeunes. Mais combien d’entre vous se sentent concernés par ces sollicitations ? Encore une fois, les institutions culturelles peinent à rompre ces barrières sociales. Ce qui semble regrettable, c’est que l’on attende peu de nous que nous prenions part aux débats de demain. Preuve en est le Forum d’Avignon, organisé cette année à Bordeaux et qui a rassemblé de nombreux professionnels du monde culturel. HEC et KEDGE BS étaient partenaires de l’événement, mais aucun de leurs élèves n’a pris part aux débats de fonds au Grand-Théâtre.

La culture est cependant un éternel moyen de différenciation, et Didier Eribon l’explique d’ailleurs mieux que moi : « parce qu’elle est vecteur de « distinction », c’est-à-dire de différenciation de soi avec les autres, |…] l’adhésion à la culture constitue […] le mode de subjectivation qui perme[t] de se bâtir un monde, de se forger un ethos autre que celui qui lui vient de son milieu social ». Et cela s’applique autant dans votre vie personnelle que professionnelle. Posséder un bagage culturel, c’est ainsi se différencier des autres, c’est faire preuve d’ouverture, et donc d’une capacité à être un bon employé, sinon un bon cadre. Etre cultivé peut faire le plus, ce plus qui élargit votre champ de vision, ce plus qui fera que vous comprendrez les autres malgré leurs points de vue divergents du votre, ce plus qui est la preuve d’une capacité d’adaptation aux situations les plus diverses. Et n’est-ce pas, cela, le propre d’un bon manager ?

« Au fond, c’est l’enthousiasme qui comptait, et le désir de tout découvrir » Didier Eribon, Retour à Reims

Vous vous dites peut-être (sûrement ?) que ce que je tente de faire depuis le début de ce papier, c’est de vous présenter la culture comme une norme sociale, une ligne de plus à inscrire sur un CV. Il serait cependant faux de la considérer uniquement comme un simple moyen. Construite par chacun, partagée par tous, la culture conserve encore aujourd’hui son caractère émancipateur précieux. Elle demeure ce qui unit les femmes et les hommes, ce qui nourrit leurs idées, et doit être vue comme fin. C’est pourquoi lisez ce qui vous plaît, allez voir des expositions rive gauche, rive droite peu importe, appropriez-vous cette culture qui ne demande qu’à être découverte et enrichie !

Promouvoir la culture sous toutes ses formes, c’est bel et bien ce que fait Forum Events, la tribune étudiante de notre école. Que ce soit sous la forme d’articles, de conférences, de Grand Quizz, de cafés philo ou de journal, nous avons décidé, et nous continuerons, d’échanger avec vous ce qui nous fait vibrer.

– Mathieu Borfiga –